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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 08:31

 

Je souhaite à mes lecteurs une bonne et heureuse année 2013

 

gbfg

 

Dominique Bailly m'a envoyé un texte paru en 1856 dans le Journal de Vienne et de l'Isère :

 

PROMENADE A FEYZIN

UNE PAGE INÉDITE DE SALVATOR ROSA.

 

Un jour, un galant homme, artiste dans l'occasion et bon vivant par  habitude, vous écrit ceci :

 

« Messieurs,

Hier, on a découvert à Feyzin, dans un grenier, un Salvator Rosa.

J'ai tué aujourd'hui, dans la plaine de Vénissieux, un lièvre des plus forts râblés.

L'idée vous sourirait-elle de voir la couleur de celui-là et de goûter au râble de celui-ci ?

Il y aura grande et joyeuse compagnie. Outre le lièvre et Salvator, un Feyzinois provençal se fera entendre, entre la poire et le fromage. »

R. S. V. P.

 

Vous prenez le chemin de fer et vous arrivez en cinquante-deux minutes à la gare.

Tout le monde connaît ce propos attribué au Paysan provençal à qui un voyageur demande route :

 « Camino, camino, as pauou qué la terrou ti manqué ? » (*)

 

 C'est bien là, en effet, un peu une idée du cru et un propos du pays ; mais un voyage à pied de quelques heures, partout ailleurs qu'en Provence, suffit pour vous convaincre qu'avec des allures différentes,  les hornmes sont à peu près partout les mêmes.

 

Si vous êtes tenté d'en faire personnellement l'expérience, dirigez-vous sur Feyzin, et demandez la maison de M. le Maire :

— M. l'employé ! La maison de M. le Maire, s'il vous plaît ?

— A un demi-quart d'heure d'ici, Messieurs, au haut de la montée, à deux pas de l'église.

L'employé a pris la mairie pour la demeure de M. le maire.

 

Vous rencontrez plus loin un charretier.

— Monsieur, pourriez-vous, je vous prie, nous indiquer la maison de M. le maire ?

— Messieurs, il vous faut un quart d'heure; prenez à gauche, suivez toujours à gauche jusqu'à la grande route.

Le charretier a pris cette fois la gauche pour la droite. Il était malin ce charretier, et avait jugé à propos de nous suivre de l'œil à travers les arbres, en riant en dedans.

 

Nous touchons enfin à la grande route, et là une servante d'auberge nous explique qu'il ne nous faut pas plus d'une petite demi-heure pour nous rendre chez M. le Maire. L'on est au reste amplement dédommagé de cette course à travers champs, par la cordiale et gracieuse hospitalité qui vous attend à l'arrivée, et puis encore par cette suite de charmants points de vue qui se déroulent devant les yeux tout le long du chemin.

 

Il faut bien le dire, les environs de Vienne, même en dehors des admirables panoramas que l'on découvre des hauteurs de Coupe-Jarret, ou des ruines du château de la Bâtie, renferment encore dans leur partie nord un grand nombre de frais et calmes paysages que le crayon ou le pinceau de l'artiste devraient plus souvent reproduire.

Pas de transitions brusques, pas de lignes heurtées dans les plans, point de ces accidents de perspective qui déroutent et coupent le regard, aucuns de ces tons crus de lumière ou d'ombre qui contrastent trop vivement avec les tons vagues et insaisissables des lignes générales. Les plans se succèdent à intervalles distincts et presque égaux, les gradations de lumière et d'ombre s'analysent, pour ainsi dire, au point qu'on les pourrait toucher de la main, et les compter une à une.

 La vue de Vienne au mont Pilât en est une preuve et on le comprend mieux encore en gravissant, à une heure donnée du jour, la colline qui conduit à l'église de Feyzin. De cette colline qui s'arrondit et se déploie sur ses deux flancs comme un décor d'opéra-comique, l'œil embrasse un paysage simple de distribution et d'arrangement, mais cependant splendide d'harmonie et de poétique  uniformité.

 

A gauche, tout au fond : les hauteurs qui dominent Givors, enveloppées d'un flot de brouillards ocracés, épais et lourds, que l'on dirait sortir de quelque cratère mal éteint ; en face : d'immenses et plantureuses prairies où le

Rhône roule ses eaux d'un bleu de plomb, où les peupliers agitent au souffle du vent leurs feuilles tremblotantes.

A droite, dans le lointain, Lyon dans la brume, et sur le dernier plan, comme une ceinture grisâtre, les montagnes du Forey et du Nivernais.

 

En présence de ce tableau, sur lequel quelques légers brouillards blancs jetaient une teinte mélancolique, on songeait involontairement à Salvator Rosa, à ce peintre colosse qui avait su faire revivre sur la toile, avec une vérité inouïe d'expression, les sites les plus effrayants des effrayantes gorges des monts Abruzzes ; on était tenté de se demander pourquoi le Rhône et ses rives n'avaient pas encore rencontré leur Salvator parmi cette brillante pléiade de paysagistes qui sont aujourd'hui l'honneur et l'orgueil de l'école française. Rien pourtant ne lui manque, à ce Rhône, à ce fleuve auquel la nature a jeté à pleines mains les immenses beautés dont elle dispose, et qui peut le disputer sans crainte au Danube et au Rhin.

 

M. T., l'heureux possesseur du Salvator que nous allions voir, l'avait trouvé dans le galetas d'une vieille maison abandonnée; la toile était à demi rongée par l'humidité, salie par la poussière, crevassée dans plusieurs endroits. En homme intelligent, en artiste, M.T. avait aussitôt procédé à son lavage, et avait pu apprécier les éminentes qualités de l'œuvre, en attendant qu'une restauration complète lui eût rendu en partie sa vivacité de coloris et son éclat.

 

 Le lecteur a vu peut-être, au Louvre, à droite dans la grande galerie, ce magnifique et unique paysage de Salvator, qui représente son thème favori. La toile découverte à Feyzin renchérit encore, s'il est possible, sur la sublime horreur du tableau du Louvre. Le jour tombe ; à travers un sentier épouvantable bordé de roches gigantesques affectant les formes les plus bizarres dans leur composition toute classique, se dressent des troncs d'arbres brisés, tordus par l'orage, déchirés par la foudre ; des eaux d'un vert noirâtre le traversent avec furie, et dans le fond, éclairée par un rayon sinistre comme un éclair dans la nuit, une tête étincelante de soldat brigand qui attend, embusqué derrière un massif de ronces, le passage d'un voyageur attardé. On retrouve dans cette toile toute la fougue, toute l'inspiration du peintre Calabrais (**).

 

Aux hommes compétents maintenant il appartient de juger en dernier ressort d'une œuvre à laquelle on ne saurait, au reste, contester une valeur réelle et une puissante originalité.

 

Par une délicate attention du propriétaire, le tableau avait été placé dans la salle même où était servi le banquet de famille. Notre Feyzinois nommé plus haut, afin de détourner une conversation sur la peinture qui l'ennuyait fort et qui finissait, en effet, par devenir monotone, proposa une représentation, par lui tout seul, d'une procession, un jour de fête, à Marseille.

Qui n'a pas vu, en ce moment, ce drôle de pistolet, n'a certainement pas vu un des types les plus curieux que l'on puisse rencontrer à Feyzin et à dix lieues à la ronde. Le bredouillement nasillard du sacristain, la voix aigre du

Suisse, le chant hétéroclite des pénitents blancs, les notes lamentables de l'ophicléide (cuivre de la famille des bugles), les piaulements des enfants de chœur, les mille cris de la foule, tout cela était rendu avec une vérité d'intonation, un accent impossible à décrire, et accompagné de gestes de macaque en goguette.

Notre amphitryon riait à se tenir les côtes et les nombreux et joyeux convives qui l'entouraient riaient encore plus fort et plus largement que lui.

 

…… Puis enfin arriva L'heure bête où chacun de son côté s'en va.

 

La course à travers champs dut recommencer, mais cette fois la nuit était venue. La campagne était enveloppée dans un brouillard intense, et c'est à peine si les falots portés devant nous pouvaient éclairer à trois pas notre route.

Au moment où nous franchissions la barrière de la gare de Feyzin, une voix criait à tue-tête du haut de la colline:

 

« Camino, camino, troun de l'air, as pauou qué la terrou ti manqué ! »

 

C'était notre Feyzinois de tout à l'heure qui nous envoyait son adieu.

 

G. S.

 

Source : Journal de Vienne et de l’Isère ; n°45 du dimanche 9 novembre 1856.

 

Salvator Rosa (1615-1673), fut l’un des premiers à peindre des paysages romantiques avec des scènes crues, où l’on voyait entre autres, des soldats ou des brigands. Ces toiles étaient vendues bon marché, par des petits marchands.

 

(*) traduction vraisemblable : Avance, avance, tu as peur que la terre te manque ?

(**) en fait, le peintre était Napolitain

Remerciements à Dominique Bailly (l'original de ce texte est disponible en faisant une recherche sur Google)

 

  Salvator Rosa - Evening Landscape - WGA20046

  Une toile de Salvator Rosa (entre 1640 et 1643)

 


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commentaires

agence femme russe 01/02/2013 06:58

Intéressant, j'ai aimé le lire :)