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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 15:41

Premier article de 2011, année que je vous souhaite bien sûr excellente !

Il s'agit d'un autre récit de Georges Sublet, paru dans "Le Potin" n° 11.

Je n'ai pas de photo d'objet en osier à proposer pour illustrer cet article. Pourtant, quand j'étais petit, qu'est-ce que nous avions, à la maison, comme paniers en osier ou bonbonnes de verre protégées par un tressage d'osier ! Mais que voulez-vous, ce n'était pas l'ère de l'appareil photo numérique, et quel intérêt aurait-on eu à photographier ces "vulgaires" objets ?...

 

Dans ma rue et comme dans toutes les rues et tous les métiers du monde, les « vanniers » avaient leur hiérarchie. Ils étaient d’abord débutants bien entendu et ensuite artisans ou artistes suivant qu’ils possédaient ce qu’il est convenu d’appeler la classe, le talent ou dans de très rares cas « le génie ». Une dizaine de ces artisans avaient pignon sur ma rue, dans mon quartier. Ils employaient, suivant l’importance de leurs affaires, un ou plusieurs compagnons. Fins travailleurs, fins conteurs et fins buveurs comme il se devait dans le monde des artisans des années vingt.

Ils avaient également des apprentis dans le bon sens du terme, ni assistés, ni exploités ; ces derniers qui seraient plus tard artisans ou artistes suivant leur destin ou leurs capacités (cela va de soi).

Ces artisans avaient pour mission de fabriquer ce que les hommes des années 80 ont appelé plus tard les emballages ou « les conditionnements ». La seule possibilité de l’époque pour le transport de la javel et autres acides était le verre. Invulnérable à la corrosion mais fragile, et c’est ici que les vanniers intervenaient. Ils empaillaient les bonbonnes des premières industries chimiques (Saint-Gobain, Lumière et les autres). C’est vous dire l’importance QU’AVAIENT CES ARTISANS. Comme diraient certains technocrates de mes contemporains « l’offre et la demande jouaient en leur faveur » et c’était très bien.

Je me rappelle que des trains entiers de la Compagnie des Chemins de Fer (Paris-Lyon-Marseille) transportaient ces bonbonnes, grosses, belles et bien rangées, douillettement entourées de paille et enveloppées de cette parfaite protection qu’était l’osier tressé. Pour ces vanniers qui savaient allier l’esthétique à l’efficacité, je confère largement et sans être chauvin le titre d’artisans, d’autant plus qu’ils étaient capables de bien d’autres choses avec de l’osier.

Quant aux artistes, c’était une autre histoire, c’était un autre monde, un monde du passé et du présent, un monde d’éternel « passage » qui ne laissait à ceux qui demeuraient que les fugaces souvenirs de cabrioles qui partaient toujours, de chevaux maigres et doux qui traînaient des grappes d’humains différents de nous, grappes de haillons sales, percés par des yeux noirs et brillants qui regardaient d’autres horizons.

C’étaient les gitans, les bohémiens. Ces incurables voleurs de poules et de « reuiottes », inassimilables à perpète avaient le don extraordinaire d’utiliser le produit de leurs larcins. Cela tenait de la magie. Entre leurs mains, les reuiottes devenaient dentelles ou sculpture.

Ils jouaient avec l’osier comme les Django Reinardt jouaient avec les nuages et les Manitas avec les guitares de leurs « flamencos ». Si certains ont connu des tziganes heureux, je me souviens de bohémiens et de gitans géniaux. Bien sûr, il y avait les autres… Chez nous aussi probablement… Mais dans les années vingt, un fils de paysan comme moi avait toutes les chances de rester apprenti vannier toute sa vie. Car telle n’était pas notre vocation, il faut laisser aux vanniers ce qui est aux vanniers et la terre aux gens de la terre.

Je ferai une exception pour mon père. Les paniers et les balles qui servaient à toutes les sauces dans le transport des produits de la ferme, raisins, pommes de terre, nourriture du bétail, étaient exécutés par ce dernier d’une façon parfaite.
Je passais des heures à le regarder tresser ces belles tiges d’or roux, admirer le beau mélange des refendus blancs et les dorés des plus petites tiges qui montaient le long des parois. Je trouvais ça très beau… C’était mon père. On est toujours chauvin dans ces cas-là, surtout quand on a dix ans. Mais nous étions, nous les paysans de la vallée, les fournisseurs des vanniers. C’était un de nos métiers parmi tant d’autres. Oserais-je parler d’oseraie comme on parle de roseraie ? Pourquoi pas, puisque Larousse est d’accord. Encore que pour nous, l’osier c’était les « roulottes » ou les vorgines suivant les variétés plus ou moins nobles de la famille de « tout ce qui peut s’entortiller », saules, sanguins, peupliers bâtards et d’autres espèces que je ne saurais vous décrire autrement que par leur utile souplesse.

Nos champs d’osier, éternels tondus, m’ont toujours fait penser à des régiments de petits hommes au garde-à-vous pendant la saison grise, ces saules bâtards mais pas si bâtards que ça que la saison nouvelle recoiffait toujours de tiges vert pâle et doré faisaient partie du patrimoine de la vallée.

Toutes nos vignes, au début et à la fin de chaque rang de ceps possédaient un plant de « roulottes » dont les jeunes pousses servaient à attacher les arçons. Tous nos fagots « Spécial Boulanger » à deux liens étaient liés par des vorgines. Toutes nos « fagottes » à un lien également, les fagottes de sarments et les roulottes elles-mêmes étaient attachées par l’une d’entre elles, les plus raides étaient une arme redoutable entre les mains du père ou de la mère contre leurs chenapans de rejetons (dans certaines grandes occasions seulement). Je vous laisse juge de l’importance de ce patrimoine…

Pour ma part, je n’ai jamais dépassé le stade d’apprenti mais j’avais trouvé la combine pour utiliser de la façon la plus rentable les petites reuiootes restantes. Je fabriquais des paniers d’une contenance de un kilo environ. Petits paniers que je remplissais à la fin du mois d’avant la Saint-Jean, de fraises du jardin pour aller les vendre au marché de Saint-Fons en profitant du parrainage de « Maître Pépino » qui allait livrer ses éternels lapins et bien d’autres choses que j’ai oubliées.

Nous partions de bon matin par l’omnibus P.L.M. pour des raisons de poids et revenions en « pedibus » pour des raisons d’économie. Inutile de vous dire que nous avions tout vendu compte-tenu de l’importante clientèle de « Maître Pépino ». Sur le chemin du retour, je calculais que ma recette de la matinée rajoutée à ma rente d’enfant de chœur me permettrait pendant un temps assez long de manger les bonnes miches et les barres de chocolat de la Boulangerie Charmettant et même de me payer une séance à « L’Eden Cinéma Muet » de la Maman Deiro. La vie était belle…

Et je pensais bien avant d’autres « qu’elle était belle ma vallée »…

Georges SUBLET

 

mas-des-razes-2 5856

Au Mas des Razes, écomusée de Pierre Bailly à Feyzin ; on peut apercevoir deux objets de vanniers sur cette photo (juillet 2009)

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commentaires

psammos 02/02/2011 19:49


En passant sur la page Feyzin de la Wikipedia (j'ai ajouté le lien 'carte' vers OpenStreetMap), j'en ai profité pour corriger le lien vers votre blog.
Bravo pour vos recherches historiques !

Psammos