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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 15:43

Suite des récits de Georges Sublet parus dans « Le Potin » (n° 9)

 

Chez nous, les cochons mouraient à l’aube.
Si d’autres jeux et d’autres travaux nous attendaient, d’autres joies et d’autres tristesses aussi, liées à notre forme de vie qui sans être pire ni meilleure que celle des autres habitants de la vallée comportait néanmoins des règles impératives de survie.
Bien sûr, dans l’ensemble, ces règles étaient universelles. Chez nous, elles étaient adaptées plus ou moins bien ou plus ou moins mal aux nécessités locales.

Bref, il fallait tuer le cochon à certaines époques de l’année, le commencement de la « Saison Verte » en était une.

Un peu d’imagination et l’absence de frigo vous feront comprendre l’objectivité ancestrale de ce choix.
Il fallait tuer le compagnon de jeux, celui avec qui nous avions joué, celui que nous avions nourri pendant un an avec les orties, les betteraves, les petites pommes de terre et le « petit lait » réservé à cet effet. Les écolobourgeois qui adorent le jambon et le saucisson ont toujours eu des difficultés à comprendre (cela et bien d’autres choses…)

De toute façon, il y aura toujours ceux qui tuent les cochons et ceux qui les mangent. C’était et c’est comme ça ! Chez nous, les cochons mouraient à l’aube.
Quand le sacrifice commençait, le petit garçon que j’étais dormait encore la couverture sur la tête et les doigts dans les oreilles, terrifié par les cris du condamné. Et puis le silence succédait à la violence, comme toujours dans ce cas-là. J’enlevais mes doigts de mes oreilles, repoussais la couverture et sournoisement la curiosité l’emportait. Je me levais peureusement et m’approchais lentement, un peu comme les crabes, probablement. Le grand feu de paille qui avait servi à « bucler » le cochon finissait de brûler dans la cour de la ferme. Le bourreau de service armé de son grand couteau rasait les soies restantes sur la « couenne » (peau de cochon). Cette dernière devenait rose comme la figure d’un « Monchu » (Monsieur) bien rasé et bien nourri.

Alors le charcutier cessait d’être le bourreau, il « officiait », les rites séculaires s’enchaînaient scrupuleusement réglés et respectés. Même les « farces » devaient remonter à la nuit des temps tellement elles étaient bien préparées.

Parmi ces dernières, il y en a une qui reste accrochée à ma mémoire d’ancien petit garçon. C’était « la première saucisse ». L’officiant prenait pour cible un naïf, de préférence très jeune. J’ai fait partie de ces naïfs-là. On me flattait. On me promettait que si je travaillais bien, si j’étais sage, ci ceci, ci cela, j’aurais droit à la première « saucisse » et j’y ai eu droit.

Je devais la faire cuire dans le four bien chaud, et après un quart d’heure de cuisson, la piquer avec une fourchette, la retourner, etc. Ce qui fut scrupuleusement fait. Croyez-moi alors, l’odeur infecte qui se dégageait de cette fameuse « première saucisse » me faisait rapidement comprendre que j’avais été berné dans les grandes largeurs. Cette dernière n’étant ni plus ni moins qu’un morceau de boyau attaché aux deux extrémités et rempli de ce qui est habituellement le contenu de n’importe quel boyau de mammifère, ainsi était notre humour.

Les rires de toute la famille et des voisins m’ont probablement fait vite oublier cette humiliation très passagère, d’autant plus que ce jour la personne n’avait le temps de s’apitoyer sur des détails futiles (sauf moi puisque je m’en rappelle encore)

Ces souvenirs sont-ils Tristesse, ces souvenirs sont-ils « Les Rires », comme la vie mélange tout, « Vat savoir », et puis le Rhône a tellement coulé depuis…

 

Georges SUBLET

 

potin n° 4

(Scan de Dominique Bailly)

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