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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 17:54

La catastrophe de Feyzin est racontée de façon très complète dans l’ouvrage collectif « Feyzin, Mémoires d’une catastrophe », paru en 2005 (Editions Lieux Dits). C’est le livre de référence pour ce malheureux événement, avec de nombreuses photos, des témoignages et un portfolio qui complète l’ensemble. J’apporterai donc dans ce blog mes souvenirs de ces moments tragiques.



C’était le mois de mon quinzième anniversaire et le dernier jour des vacances de Noël. Ma mère vint me réveiller en me disant : « Y a le feu à la raffinerie ! » Il faisait encore nuit, je dus aller dans la chambre voisine pour voir par la fenêtre la grande gerbe de feu qui semblait jaillir de terre. Je pris une photo avec mon appareil (photo que je n’ai jamais retrouvée). Mon père et mes trois sœurs étaient partis au travail, il restait à la maison, avec ma mère et moi, ma grand-mère, âgée de 85 ans et ma nièce, 5 ans (ma mère la gardait chez nous) et nos deux chiens. Je pris un petit déjeuner rapide après m’être habillé.
Photo Le Progrès
Dans la rue des Razes, c’était l’inquiétude. Malgré le froid, ma mère allait sur le pas de la porte ou ouvrait la fenêtre de la cuisine pour parler avec les voisins. « Ca va tout sauter ! » disait-on. Le père Lescot pensait qu’il fallait quitter le quartier. Mais l’indécision restait, on disait que les pompiers étaient à pied d’œuvre devant la sphère de gaz. Une grande nervosité régnait. Ma mère m’envoya dans la chambre de ma grand-mère, avec ma nièce. Le jour se levait, et de la fenêtre, je voyais les passants dans la rue, aller et venir, un peu nerveux. J’étais assis dans le fauteuil de ma grand-mère, celle-ci se tenant  devant la fenêtre. La première explosion eut lieu, ouvrant tout grand la fenêtre, ce qui blessa ma grand-mère à l’arcade sourcilière. Je me précipitai vers elle, et je vis avec stupeur une foule de personnes dans la rue courir du côté de la gare. Cela me fit penser à des archives de films de la Seconde Guerre. Ma grand-mère saignait, ma nièce ne comprenait pas et avait peur. Ma mère, déjà dans la chambre, nous dit « Il faut partir… » Elle soigna rapidement ma grand-mère. J’en profitai pour reprendre mon appareil photo et prendre du même endroit que précédemment la même vue, mais de la sphère embrasée.

Nous nous habillâmes en hâte, ma mère prit je crois des papiers et de l’argent, me dit d’enfermer le chien dans le cagibi, on n’emmenait que la chienne, notre brave épagneule Loulette, et je laissai mon appareil photo. C’était la panique dans la rue froide des Razes. Déjà beaucoup de gens étaient partis. Nous montâmes par la passerelle au-dessus de la voie ferrée, il n’y avait alors que nous, ma mère, ma grand-mère, ma nièce et notre chienne. L’incendie était impressionnant, là-bas. C’est alors qu’explosa la deuxième sphère, un immense champignon de feu et de fumée parut s’abattre sur nous. Nous nous baissâmes, sur cette passerelle, celle-là même où j’aimais la fumée des locos et le feu d’artifice du 14 juillet. Ironie du sort, nous eûmes droit au « champignon atomique » juste lorsque nous étions sur la passerelle. Je crus que notre dernière heure était arrivée, mais nous n’eûmes droit qu’au souffle chaud de l’explosion et le « champignon » se rapetissa peu à peu, toutes les sphères étaient envahies par le feu.
Photo Le Progrès (calendrier des Sapeurs Pompiers, 30e anniversaire de la catastrophe)
Quelle frayeur pour nous tous ! Cela nous motiva pour fuir plus vite vers « le haut ». Nous décidâmes de prendre la côte de l’église, déjà empruntée par de nombreuses personnes. Spectacle dantesque, la raffinerie en feu (nous ne savions pas exactement ce qui brûlait).De la côte, nous assistâmes à la troisième explosion, je me souviens que je me suis dit à ce moment là que tout Feyzin allait brûler. L’église… Les gens disaient qu’il fallait se réfugier dans l’église, vieux réflexe d’effroi… Mais si l’église s’écroulait ? Avant d’arriver au Plateau, quatrième explosion… Finalement, nous ne voyions plus l’incendie, nous n’apercevions que la fumée. Nous improvisâmes, avec ma mère, nous décidâmes de nous rendre du côté de la Nationale, loin de cet enfer. Nous marchions, nous marchions, et nous entendions les explosions successives… Finalement, nous nous rendîmes au café Vernay, à La Bégude. Le café était plein, on écoutait la radio, on entendait dehors passer les ambulances, toutes sirènes hurlantes. Que se passait-il exactement ? On parlait de centaines de morts à la raffinerie. Les informations, à la radio ou entre gens dans le café rempli, étaient confuses, contradictoires. Comment prévenir nos proches ? Il n’y avait pas de téléphone portable à cette époque ! Eh bien mon père était allé à la maison, et quand il ouvrit la porte, notre chien s’échappa violemment. Je crois que nous le retrouvâmes quelques jours après. Il ne restait dans le quartier que les forces de l’ordre, mais qui pouvait renseigner mon père ? Et mes trois sœurs, comment allaient-elles nous retrouver ? Par la simple logique : on avait déserté le bas, les gens étaient « en haut » de Feyzin. Et finalement, nous nous retrouvâmes tous, petit à petit, dans le café. J’ai un peu oublié ce moment-là. Comme ma mère et ma grand-mère, j’avais été choqué par ce que nous avions vécu, cette espèce d’exode dans une matinée glaciale de janvier… Je me souviens que j’avais passé l’après-midi avec ma sœur aînée, retournée à son travail à Vénissieux. Nous regagnâmes notre domicile en fin d’après-midi. Mais très vite, une voiture avec un haut-parleur nous ordonnait de quitter le quartier, car un « cigare » risquait d’exploser dans la soirée. Nous dûmes donc trouver des solutions de repli : famille à Lyon, amis, voyages dans la « 4 L » de mon beau-frère… Ce n’est que le lendemain que nous pûmes retourner chez nous… et évaluer les dégâts : vitres soufflées, fenêtres cassées, cloisons et plafonds écroulés…

L’événement eut une portée nationale, puis internationale. Les marchands de journaux de Feyzin vendirent des centaines de Paris-Match qui avait fait des photos extraordinaires (je n’ai malheureusement pas conservé ce magazine). Le dimanche suivant la catastrophe, des centaines de curieux vinrent examiner indécemment le lieu de la tragédie. Plus tard, je fis quelques photos des sphères éventrées.

Nous venions de découvrir que Feyzin était devenu un volcan en activité (*).

Feyzin un soir après le 4 janvier : une nouvelle poésie ?

Au premier plan, ce n'est pas un OVNI qui s'est écrasé sur le sol, mais ce qui reste d'une sphère éclatée, projeté à plusieurs mètres... Ci-dessous, les cuves de pétrole ont aussi subi des dommages lors des explosions



Le soir se couche sur la raffinerie avec ses sphères éventrées...

(*) Quelques jours après la catastrophe, Robert Sublet avait débaptisé à sa manière la rue Thomas en affichant une pancarte : "Rue Hiroshima" ; j'avais photographié cette pancarte, mais la photo est trop sombre

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commentaires

PACE 25/10/2010 21:44


Bonjour,
Je ne peux pas m'empêcher de pleurer en lisant ces lignes.
Mon père travaillait comme comptable, dans les bureaux qui étaient au milieu de ces boules qui explosaient.
Nous habitions à Vénissieux.
Il est rentré à la maison, il était méconnaissable, tellement il avait eu peur, il avait le visage violet. Je n'oublierai jamais.
Il est décédé le 31 janvier 1966 d'un infarctus du myocarde.
J'ai toujours pensé que c'était dû à cette peur.
Gilda


Thierry 07/04/2009 22:51

Chez moi, et plus tard, on a jamais parlé de "catastrophe"..mais toujours de "l'explosion". Même encore maintenant, pas besoin de préciser de quelle explosion on parle... il n'y en a qu'une, celle du 4 janvier 66... Il y a eu plusieurs explosions dans cette "explosion", mais le mot est devenu générique.
Je n'ai pas été reveillé par une explosion mais par un bruit puissant, un ronflement qui venait de partout. Mon père nous a dit de ne pas nous inquieter, que c'était un helicoptère qui survolait l'immeuble et on l'a cru volontiers. Sans doute espérait-il ne pas nous affoler et comptait sur l'arrêt du feu. Je me souviens de la 1ere sphère explosant, par ses conséquences : Des vitres de l'appartement ont volé en éclat. Plus question d'hélicoptère... nous nous sommes precipité vers le fenestron des WC qui donnait plein sud. Nous habitions dans l'appartement le plus au sud de l'immeuble isolé de la grande Serve, au 3eme et dernier étage.
C'est cette 1ere explosion qui a decidé mon père de partir. Il nous a raconté plus tard qu'il avait eu peur de voir l'incendie progresser vers le nord de la raffinerie, là ou nous croyions que des substances encore plus dangereuses et plus explosives se trouvaient. L'ignorance entretenait la crainte.
Nous sommes partis à Montélimar chez mes grands parents. En passant par la N7, nous avons fait un bref arret sur le plateau de solaize ou nous dominions la vallée et là, vraiment, cette explosion gigantesque, la chaleur qui en rayonnait si fort nous a terrorisé litteralement. Ca dépassait l'entendement du gamin de 11 ans que j'étais.
Longtemps après j'ai eu des endormissements difficiles, face a cette raffinerie dont les lachés de gaz a la tombée de la nuit étaient autant de début de catastrophes annoncées.
Bizarrement "l'explosion" reste un jalon dont je n'ai jamais mesuré la tragédie que cela a pu representer pour les adultes, et le drame pour ceux qui ont payé de leur vie. Il faut croire qu'un esprit d'enfant met de la distance avec ce qu'il ne peut pas maitriser ou comprendre.
Il reste juste cette sensation d'onde de chaleur, gravée dans les memoires. 43 ans apres, cela reste.

marie-paule 20/02/2009 21:54

Mais je l’ai, moi, ce Paris Match ! C’est d’ailleurs le seul Paris Match que j’ai jamais eu !
Je me souviens nettement du ronflement de l’incendie de la première sphère avant qu’elle n’explose, semblable au passage d’un énorme rouleau compresseur dans le chemin. Je me souviens des premières explosions et de leurs souffles brûlants, de l’impérieuse nécessité à ces souffles de rentrer dans les maisons en poussant tout sur leur passage avec une force inouïe : volets, vitres et plafonds ne résistaient pas. Je revois la chatte, surprise de s’être laissée couper la truffe par un éclat de vitre.
Toute la maisonnée était affolée, sauf le grand-père qui avait fait les tranchées pendant la guerre de 14, qui n’avait pas l’air impressionné et qui regardait sans sourciller les explosions les unes après les autres. A la troisième ou à la quatrième, on décida de partir à Marennes, dans la maison de campagne de la belle famille de mon oncle et c’est mon cousin Jean-Claude, qui venait d’avoir son permis, qui entassa toute le monde dans la 403. Moi aussi, j’ai eu cette impression d’exode, lorsque, sur la route de Corbas, nous avons doublé des gens qui couraient en pyjama et en pantoufles avec les gones sur les épaules. Dans cette maison de Marennes pas chauffée (on était en janvier), on a attendu toute la journée en regardant les sphères qui continuaient à exploser, au loin, là-bas. Dans l’après-midi, nous nous sommes rendus au café du centre pour boire une thé bien chaud. Le soir, l’incendie ayant été maîtrisé, Jean-Claude, dont la voiture avait été réquisitionnée, est revenu nous chercher en nous racontant qu'il y avait des morts. De retour à Feyzin, on nous interdit de rentrer chez nous et il fallut parlementer avec la gendarmerie qui s’était installée dans notre cour. Mon père, qui avait assisté à l’incendie depuis la Rhodia, avait été très inquiet de trouver la maison vide et toute ouverte, avec la chandelle bénite qui brûlait toute seule sur le rebord de la cheminée et que ma grand-mère avait allumée avant de partir. Le soir, il fallut trouver des plaques de cartons pour boucher les trous des fenêtres brisées. Il faisait très froid.
Le lendemain, c’était la rentrée des classes.