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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 17:38

Le Rhône à Feyzin, grand axe fluvial de communication, a toujours joué un rôle essentiel dans la vie de la cité. Limite communale entre Feyzin et Irigny, le Rhône a donné au Feyzin d’avant ses paysages de lônes, d’îles et de vorgines, si caractéristiques et si chers à de nombreux anciens. Si Frédéric Mistral fut le chantre de la Provence, Bernard Clavel, dans la majorité de son œuvre, fut le chantre du Rhône, le fleuve-roi : « Je te cherche, vieux Rhône, et te retrouve bien vivant à travers mille et mille souvenirs en rêvant de fleuves éternels, plus forts que les hommes et plus vieux que le temps. » (Le Rhône ou les métamorphoses d’un dieu, Hachette, 1979)




Pour se rendre "au Rhône", l'allée des Peupliers, qui devint ensuite l'allée des Platanes





                                     Photo Robert Sublet, bulletin municipal


Photo Combier, Mâcon


Le Rhône a longtemps servi pour la « descise » (descente) et la « remonte » (remontée) des bateaux. Les bateliers utilisaient de robustes chevaux qui tiraient les bateaux attachés par du chanvre le long des berges du fleuve. Georges Saunier, dans ses récits de Feyzin au passé simple évoque souvent les bords et abords du Rhône. « Les Feyzinois se rendaient volontiers en promenade aux guinguettes des îles. (…) Les îles dont la végétation échevelée, dans la brume enveloppante du soir, composait çà et là un paysage d’intense poésie. (…) [Dans les brotteaux, le Rhône] creusait des passages, et quand il se retirait, il restait de l’eau, plus ou moins dormante, dans ces délaissés qu’on appelle ici : les lônes. Une végétation exubérante poussait dans ces endroits fertiles, et ce fouillis d’arbustes et de plantes hautes, à dominante de saules et d’osiers, petite forêt vierge aux sentiers camouflés, c’étaient : les vorgines. Dans les brotteaux, ces bandes de terre où poussent les vorgines, entourées de lônes, c’étaient : les îles du Rhône ! »


Photo Robert Sublet, bulletin municipal


Dans Le seigneur du fleuve, Bernard Clavel écrivait : « Le fleuve a tracé sur cette terre jamais stable des itinéraires qu’il transforme de saison en saison. Il s’y attarde. Il explore le sous-bois. Il s’arrête sous les voûtes épaisses des branchages où bourdonnent des millions de moustiques et de mouches. Pour celui qui ne connaît pas, c’est la jungle. »

Pour traverser le Rhône, les habitants de Feyzin ou ceux d’Irigny utilisaient la traille, dans le quartier du Rhône, bien sûr. Cette traversée « loin d’être de tout repos » (G. Saunier) se faisait le matin et le soir. Le passeur en rajoutait parfois devant ses clients, avant le départ, mais il fallait aussi lutter contre le fleuve puissant et le vent mauvais.



Dans le bac à traille (Photos DR)














Le Rhône, fleuve puissant… Ceux qui, pour une raison ou une autre, tombaient dans le Rhône, avaient peu de chances d’en réchapper. Et le fleuve avait ses colères, les terribles crues qui ont marqué les esprits avant le grand chantier du canal de fuite de Pierre-Bénite et de la raffinerie. Les dernières crues remontent à 1955 et 1957. En 1957, je n’avais que 6 ans et je revois, sur la place des Razes, les barques des Sauveteurs de Feyzin. Mon père m’expliquait tout cela, et je comprenais bien. Je savais que le Rhône « débordait », venait  aussi jusqu’au chemin Sous-Gournay, créant un paysage irréel. Je revois même les grandes pages du journal Le Progrès avec les photos aériennes des crues. Puis lentement le fleuve repartait doucement dans son lit…

Crue de 1957 (photo Le Progrès)

Restaurant "Le Zoulou" (photo Le Progrès)
En 1971, parut dans Le Progrès un article avec cette question : « A Solaize, les 28 hectares sis entre canal et Rhône et propriété de Vernaison deviendront-ils zone de loisirs ou zone industrielle ? » Nous connaissons aujourd’hui la réponse. Je cite l’auteur de cet article : « Une longue bande de terre est restée ainsi en l’état, recouverte d’une végétation importante, avec encore de très beaux arbres (…) C’était il y a des années les lieux d’élection des « pirates du Rhône » alors que le fleuve roulait encore des eaux claires dans lesquelles vivaient et se reproduisaient de nombreuses variétés de poissons, de l’ablette au brochet, sans oublier la friture qui faisait ensuite les délices des gourmets. (…) C’était le rendez-vous des pêcheurs, des pirates, des amoureux… » Et d’évoquer les restaurants du « Zoulou » et de « La Pauline » Toujours est-il qu’un projet, d’un dénommé M. Tournier, directeur de la C.N.R., proposait de créer là un grand centre de loisirs de 70 hectares entre Rhône et canal, au sud de Lyon. Ne faisons pas de mauvais jeu de mots en disant que le projet est tombé à l’eau…

Bernard Clavel, dans Le Rhône ou mes métamorphoses d’un dieu déplore le « grand bouleversement » qui s’est produit dans les années 1960 : « On se penche toujours – et à juste raison – sur le sort des populations qu’une guerre ou un chambardement politique séparent de leur terre, on oublie trop les gens exilés au nom de cet autre monstre, de cet autre fléau pour certains : le progrès. » Et aussi : « Le chimique tue ce que des générations de paysans avaient eu tant de mal à préserver. Mais les terres se vendront aux promoteurs. Le ciment appelle le ciment. La vallée du soleil et du mistral où frémissait chaque année un printemps rose et blanc, devient peu à peu la vallée des fumées et des torchères. » (1979)


Vue aérienne du Château de l'Isle (parue dans Feyzin au passé simple, 1990) Le Château de l'Isle, détruit en 1961, faisait aussi partie du folklore du Rhône à Feyzin. Il n'a laissé que son nom à l'actuelle zone d'activité

 

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commentaires

Anne-Marie Vireton 07/02/2009 15:54

Ma mère, Jeanne Pichot, me racontait qu’avant la guerre de 14, la lessive des draps (la buye en lyonnais) ne se faisait qu'une fois par an et en été et c'est pour ça qu'on avait besoin d'un trousseau quand on se mariait. Cette lessive se faisait à tour de rôle dans les maisons car l'étendage avait lieu sur l'allée des peupliers où des fils étaient tendus entre les arbres. Il n'y avait pas de place pour tout le monde et il fallait réserver son jour. Les draps étaient bien sûr lavés à la cendre de bois dans des lessiveuses et ces jours-là, on embauchait des lavandières pour battre, rincer, tordre et étendre les draps.
On essayait de choisir les jours de vent pour que ça sèche mieux car les draps étaient très épais. Il fallait prendre la charrette avec le cheval parce que des douzaines de draps bien mouillés, ça ne se transportait pas facilement jusqu'à l'allée du Rhône.
Je me souviens de l'existence de deux lavoirs: celui de la Tour qui est encore là mais dans un mauvais état et celui de la Balme ( situé à peu près à l'ancienne mairie) qui était alimenté par une source qui serpentait sous le haut de notre jardin, qui traversait en lisière de chez Feschet et qui ressortait en bas de la Balme. Il se peut qu'il y ait eu d'autres lavoirs car je crois savoir qu'il y avait plusieurs sources qui couraient sous le plateau avant de rejoindre le Rhône.

martine 05/02/2009 15:56

Félicitations pour ce blog qui représente un vrai travail ;j'ai toujours entendu parler de tout çà à la maison familiale ,la traille,les joutes,les inondations,mais trop petite( née en 1957)pour me souvenir de plus.. donc merci pour ces récits

marie-paule 01/02/2009 22:33

Il fait rêver ce Rhône sauvage, indompté, fertile.
Je me souviens des mises en garde des parents quand on se promenait en bordure, au milieu des saules et des osiers. « T’approche pas trop près, on sait jamais ! » et c’est vrai qu’on le voyait toujours charrier, au sommet des vagues, quelque planche ou quelques branches arrachées au passage. C’était même parfois un spectacle que d’observer avec quelle force, il les faisait bondir, replonger et tournoyer en emportant autre chose avec elles.
Quant à la traille, la prendre était presque une aventure. Il y avait toujours quelqu’un pour s’amuser à vous faire peur en vous parlant du courant trop fort ou en évoquant la résistance du câble et on se doutait bien qu’il pouvait y avoir du danger en sentant la poussée des vagues contre la coque.

Les inondations, j’étais trop petite pour m’en souvenir mais assez grande pour me rappeler les récits des uns et des autres, et notamment ceux de l’évacuation de la poterie qui était en pleine zone inondable. Il fallait alors, non seulement déménager les habitants, mais aussi trouver un hébergement pour les animaux dans des fermes un peu mieux situées par rapport à ce nouveau lit où le fleuve prenait ses aises. Tout le monde prenait alors le chemin de la montée des gorges pour se rendre au Carré Brûlé, en sécurité.

Le reste de ton article m’a donné des envies de friture et le Zoulou existe toujours…alors, quand tu viendras en métropole…tu vois ce que je veux dire ?