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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 18:54

La gravière de Feyzin  a eu pour origine la nécessité de transporter le gravier (d’où le nom de « gravière ») sur le chantier de la voie ferrée en 1911, qui prévoyait le passage de deux voies ferrées à quatre. Le Rhône eut tôt fait de remplir cette gravière, qu’on appelait la grande, car il existait déjà une petite gravière au sud. Une petite locomotive à vapeur pour voie étroite remontait le gravier jusqu’aux Razes pour l’élargissement de la voie ferrée.


Cette photo, sur laquelle posent les ouvriers, me fait curieusement penser à celle de la jonction des voies ferrées du transaméricain en 1869, à une autre échelle bien sûr (ci-dessous).

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Ainsi naquit la mythique gravière de Feyzin qui vécut seulement cinquante années. Son existence a été interrompue par le chantier de la raffinerie et du canal de fuite de Pierre-Bénite.

Le grand bassin était entouré d’immenses arbres de toutes sortes. Aucune habitation à moins de un à deux kilomètres (les guinguettes de l’allée du Rhône), le lieu idéal pour les flâneries du dimanche ou du soir, pour les pêcheurs et les mariniers (et les pirates du Rhône la nuit), pour les activités nautiques (baignades, barque, water-polo) et surtout pour les célèbres joutes rhodaniennes, avec la clique des Sauveteurs de Feyzin (dont a parlé Georges Saunier dans ses récits de Feyzin au passé simple).


La fanfare des Sauveteurs de Feyzin à la gravière (photo de M. Verrier)


La fête nautique de Feyzin était synonyme de fête tout court pour toute la commune. De nombreux riverains venaient s’ajouter aux centaines de Feyzinois pour assister aux diverses compétitions dont le point d’orgue était les joutes, réminiscence aquatique des combats de chevalerie du Moyen-Age.

La XIIe fête nautique à la gravière en 1919


Georges Saunier raconte (Feyzin au passé simple, 1986) : » Le rythme particulier du tambour scandait de plus en plus vite les mouvements des rameurs. Pendant ce temps, les deux athlètes, en tenue traditionnelle, dressaient leurs lourdes lances, puis, s’arc-boutant, se campant sur le tabagnon, chacun abaissait lentement la sienne dans la direction précise du centre du plastron de son adversaire. Un bref roulement de tambour. Un court instant de silence absolu et… la terrible poussée des deux hommes. Parfois les lances se rompaient dans un craquement sec, annonciateur d’une rafale d’applaudissements venus des gradins. Hommage suprême du vainqueur qui n’avait pas été ‘mouillé ‘ : il plongeait en direction de son adversaire, et, dans l’eau lui donnait l’accolade ! »

Les joutes dans les années 1920 (photo de M. Verrier)


Nous les gosses, nous étions aux anges. C’était une fête aussi pour les yeux et pour les oreilles, le mouvement, les couleurs, le bruit de la foule, la fanfare, tout cela dans la chaleur du mois de juillet, c’était un bonheur. Nous ne tenions pas en place, je me souviens que je cherchais toujours le meilleur point de vue pour voir s’affronter les jouteurs.

 Mais la dernière fête nautique, en 1962, avait un petit goût amer, car tous les Feyzinois savaient que la gravière allait disparaître à jamais.

La dernière passe de joutes en 1962 (photo de Robert Sublet)


La gravière de Feyzin, pour de nombreux Feyzinois, symbolisait un peu le lieu naturel par excellence du Feyzin d’avant. Ce lieu était un bonheur pour les amoureux de la nature. La gravière était notre petit lac. Un peu à l’écart du village, c’était nos petites vacances à nous, échafaudées autour des pique-niques, de la baignade, des chambres à air de camion, des cris, des éclaboussures, des balançoires improvisées dans les branches flexibles des saules et, par les grosses chaleurs de l’été, de l’air frais du courant du Rhône, tout près.

Le bassin de la gravière en 1938 (photo de M. Basson)


Enfant, j’aimais ce site qui était un véritable enchantement, surtout lorsque s’y déroulaient les joutes et autres fêtes nautiques.

Le combat inégal de la puissance technologique sur la nature nous en a privés, nous, les gones du Feyzin d’avant la raffinerie, et nous avons assisté, un peu troublés, un peu émus, à la disparition de ce lieu magique de notre enfance.













(photos DR)





Nous avons dû offrir bien malgré nous ces lieux aux investisseurs économiques. Mais qu’on me laisse imaginer, même si c’est trop tard, une allée du Rhône qui rejoint un petit parc naturel d’observation de la flore et de la faune ou un parc nautique où l’on puisse continuer à se divertir sans pollution. Qu’on me laisse, à la veille de la retraite, devenir un peu nostalgique de tous ces bonheurs et ces émotions passés qui auraient pu aussi faire le bonheur de petits Feyzinois à venir…

 

Cette photo de Robert Sublet (dernière passe de joutes) parut dans un bulletin municipal feyzinois

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commentaires

Anne-Marie Vireton 07/02/2009 16:09

Mon père, Jean-Claude Pichot, a été président des Sauveteurs. Je me souviens de ce pantalon blanc qui faisait partie de la tenue, qui revenait tout sali après chaque exercice, démonstration ou manifestation et que ma mère avait du mal à "ravoir".

marie-paule 29/01/2009 18:36

Oui, contente que tu me la racontes parce que j'ai moins de souvenirs que toi à part que quand on allait y faire trempette (c'était très rare), on allait pas à la grande Gravière parce qu'elle était profonde et qu'il y avait trop de monde. Mes parents préféraient des petits trous d'eau, c'était moins dangereux. Comme on n'avait pas de maillot de bains, on se baignait en culottes.
Par contre, les jours de joute, je m'en souviens bien. Il y avait un monde fou. Je me rappelle le bruit et les gones qui courent dans tous les sens, les cailloux qui roulent sous les espadrilles, le soleil brûlant, la brise molle dans les branches des saules qui fait s'iriser les petites feuilles des peupliers, la poussière et les porte-voix, l'entrechoc des rames des jouteurs, l'élastique de mon chapeau qui me scie le cou et surtout la peur de me perdre au milieu de cette foule.
Et peut-être aussi une vague odeur de poisson. Non-non, pas si vague que ça. A mesure que je te la raconte, elle me revient très fort !

marie-paule 28/01/2009 20:10

Génial, superbe !...euuuh...superbe et génial.
C'est exactement comme ça que je voulais qu'on me la raconte, la Gravière. On a encore envie d'y être.
Et les photos de M. Verrier sont extra ! Quelle chance d'avoir pu les récupérer.