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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 16:17

A la demande générale (la mère aux mirons, la copine de Thierry, la mère la plus punk et l’agasse, entre autres), je vais vous parler de ma mère-grand, qui fut un personnage typique de Feyzin.

Née en 1881, ma grand-mère avait des ascendances ardéchoises, ce qui explique peut-être quelques traits de caractère que je vais évoquer ici. Ma grand-mère, Angèle AYME, née Caillot, fut une maîtresse femme. Epouse du chef de gare mon grand-père, elle fut veuve en 1931. Elle dut poursuivre la tenue du commerce rue des Razes, à côté de la pharmacie, commerce qui fut d’abord bureau de tabac puis boulangerie. Comme je l’ai déjà écrit précédemment, ma mère, très jeune, devait porter le pain « dans tout le pays ». Lorsqu’elle rencontra mon futur père, leur liaison fut très discrète, car mon père était fils d’immigrés italiens, et ma grand-mère pensait que jamais sa fille n'épouserait un tel homme. Pourtant, en 1935, elle dut s’incliner, le mariage eut lieu et mes parents vécurent en cohabitation avec ma grand-mère dans la boutique qui n’existait plus alors et qui fut devenue une simple habitation.

Ce fut une grande épreuve pour mon père, que de vivre chez sa belle-mère. Lorsqu’il décéda (en 1992), il a dû monter directement au Paradis rien que pour cela…

Ma grand-mère avait une présence très caractérisée auprès de mes parents, au point de surveiller  sans discrétion leur art de vivre chez elle. Bien que ma sœur aînée - qui fut comme on dit « élevée » par ma grand-mère (parce que mes parents travaillaient)- racontait souvent qu’il y avait de bons moments dans la maison Ayme, il dut y avoir aussi des moments bien pénibles pour mes parents. Mais c’était ainsi, on ne quittait pas facilement ses parents à cette époque. Agée, ma grand-mère passait la plupart de ses journées dans sa chambre ; mais combien de fois on la voyait se cacher pour écouter les conversations. Elle avait bon pied bon œil, et l’ouïe fine ! Elle pouvait, de la fenêtre de sa chambre, voir l’heure au clocher de l’église. Elle possédait une paire de lunettes qu’elle utilisait rarement (pour lire notamment un antique traité de médecine générale).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, ma sœur Denise naquit, puis, après la Libération, ma sœur Nicole. Ma grand-mère dit alors tout haut que mon père allait remplir la maison de filles. Ma grand-mère, qui aurait plutôt désiré un petit-fils, prit en aversion cette petite troisième. De ce fait, mon père finit par se fâcher, et la brouille s’installa entre mon père et sa belle-mère et pour fort longtemps (presque jusqu’à la mort de ma grand-mère, en 1971). Mais tout le monde restait chez la mère Ayme…

(Petite parenthèse : j’ai écrit par ailleurs qu’on disait souvent le Père Machin, la Mère Truc ; ce n’est pas seulement lyonnais, c’était une survivance de l’ancien français mon « compère » et ma « commère », contractés en « père » et « mère »)

Dans le quartier des Razes, lorsqu’un gone n’était pas sage, il suffisait de lui dire qu’on allait chercher la mère Ayme. C’est vous dire si elle était connue pour son autorité et sa « grande gueule »…

Puis je suis arrivé, le petit dernier de la famille… Ma grand-mère dut m’accueillir avec beaucoup plus de sérénité que ma sœur Nicole. Souvent elle nous emmenait, soit chercher de l’herbe pour les lapins, dans le « Chemin » (l’actuelle rue Hector-Berlioz), soit à Lyon, au Grand Bazar. Nous prenions le train, ma grand-mère avait un tarif spécial en qualité de veuve de cheminot. C’est de cette façon que nous voyions la grand-mère chaparder : au Grand Bazar, avec son grand cabas noir ou, plus souvent dans les vergers qui longeaient le « Chemin » ; c’est aussi elle qui nous apprenait à prendre la poudre d’escampette quand nous étions surpris à faucher des fruits aux arbres.

En revanche, ma grand-mère n’hésitait pas à faire régner la terreur auprès de mes deux dernières sœurs, surtout hélas auprès de Nicole. Et elle avait affiché sur la porte de sa chambre un écriteau « Gendarmerie »…

Ma grand-mère avait l’injure facile. Nous avions dans notre jardin un poulailler avec poules, canards, une oie (la «Yoyo », qui mourut de vieillesse) et des lapins. Si le berger allemand de mes parents était gratifié par ma grand-mère d’un « sale boche », le coq était traité de « saligaud ». Et tous les soirs, ma grand-mère, avant la tombée de la nuit, allait recouvrir les portes des clapiers d’une toile de jute pour que les chers lapins puissent dormir sur leurs deux grandes oreilles…

Nous avions aussi une cave, dans laquelle mon père entreposait les tonneaux pour le vin de la « vigne » que possédait ma grand-mère sur le chemin des Vignettes (côté limites de Solaize). Nous faisions les vendanges, et mon père avait aussi un pressoir pour le raisin à côté de la cave. Mais la cave avait un grenier, accessible par une trappe. Mon père y faisait un jour je ne sais quelle activité. Il vit de la trappe arriver furtivement ma grand-mère dans la cave, saisir un bocal vide (pour les confitures) et le remplir au tonneau, et s’envoyer le tout derrière le corgnolon et conclure que « Hum ! que c’est bon ! ». C’était sûrement un jour où il faisait très soif…

Ma grand-mère était tracassière. Elle se faisait du tracas pour tout et transmettait son angoisse aux autres. Si mes sœurs partaient en vacances (les camps de l’ORLEC en Europe) et qu’on n’avait pas de courrier, c’est qu’elles étaient sûrement mortes. Ma grand-mère les traitait de « couratières ». La bande à la D’nise (la bande du Cercle) était-elle invitée à prendre un pot tard le soir, ma grand-mère venait aux renseignements et s’écriait : « Ah ! elles ont amené leurs maquereaux ! » Josette doit s’en souvenir encore…

Mais le pire, c’étaient les chats. Personne dans notre famille n’a pu savoir exactement combien ma grand-mère en hébergeait dans sa chambre. L’odeur en est restée fort longtemps…

Comme les chats, peut-être par mimétisme, ma grand-mère n’aimait pas l’eau. Pour plaisanter sans doute, elle disait que son c… n’avait jamais vu l’eau. Or, quand ma mère venait dans sa chambre faire la toilette de ma grand-mère âgée, c’étaient les grands cris. Un jour (c’était un dimanche), ma grand-mère ouvrit sa fenêtre et, plus que légèrement vêtue, cria « Au secours ! » à qui voulait bien l’entendre…

Un autre jour, ma mère, qui faisait le ménage dans la chambre de ma grand-mère (c’était son « squat » dirait-on aujourd’hui) découvrit en haut de l’immense armoire un chat raide mort. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda ma mère. Réponse ingénue de ma grand-mère : « Ah je sais pas, je suis pas au courant ». On sut plus tard par ma sœur aînée que ma grand-mère avait lancé une pantoufle qui avait atterri violemment sur le museau du chat, tué net. Quelles « pantomines » dans la chambre de ma grand-mère avec les chats ! Tout cela était péniblement toléré par mes parents.

Et puis la cour. J’ai parlé de cette cour des miracles, jouxtant la maison familiale. Il y avait là suffisamment de recoins pour abriter des centaines de chats, peut-être tous les mirons du quartier. Ma grand-mère les entretenait assidûment en leur apportant nourriture (soit du « mou », soit de la nourriture chapardée à la maison) ; elle appelait les mirons en actionnant une paire de ciseaux en annonçant « Petits, petits… » et quand la cohorte arrivait, les ciseaux servaient à découper le « mou »… Les scénarios les plus fous se déroulaient dans cette cour. Pour des raisons qui me sont restées inconnues, j’ai vu souvent, alors que j’étais étudiant et que je travaillais tard dans ma chambre, ma grand-mère se couler doucement le long des escaliers pour se rendre soit « à borgnon », soit avec sa lampe de poche, dans la cour pour vérifier je ne sais quoi de la vie de ses mirons adorés.

Telle était ma mémée de la rue des Razes…

 

(restauration à partir d'un négatif)

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commentaires

la mère aux mirons 17/01/2009 21:20

Portrait très pittoresque de cette incroyable mémé !
Bon, on lui pardonne plein de choses, vu que c'était une mère aux mirons...:-)
Sauf un certain coup de pantoufle assassin.