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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 22:43

"Le prophète Aliboron" est un conte de Noël de Georges Saunier (paru dans « Feyzin au passé simple », 1977, chapitre XII)

 

 Dans nos communes du Bas-Dauphiné, il y avait autrefois une croyance rustique curieuse. On n’osait pas pénétrer dans les écuries et les étables pendant la Nuit de Noël. A la tombée du jour, on donnait double ration aux animaux domestiques et on les laissait, car, pendant la Nuit de la Nativité, les animaux… parlaient entre eux ! Si un être humain venait à pénétrer dans l’étable, l’événement extraordinaire cessait aussitôt et le cheptel était ravagé l’année suivante. Le bétail qui ne périssait pas devenait malingre et improductif.

Dans nos campagnes, il y a une cinquantaine d’années, on commençait à ne plus croire qu’une fois par an les animaux familiers « parlaient entre eux » mais quelques fermiers se gardaient tout de même d’entrer dans les étables cette nuit-là, après tout… on ne sait jamais.

Si vous croyez que j’exagère, interrogez les vieux paysans des villages qui vous entourent.

Donc il y a bien longtemps, au temps des diligences, un soir de Noël, une grande animation régnait dans une ferme du Carré Brûlé.

Dans la vaste salle commune, attendant l’heure de la Messe de Minuit, la maisonnée passe la veillée, rassemblée autour de la longue table de bois épais, confectionnant le réveillon du retour : andouilles, saucisson chaud, fromage fort et tartes aux pommes. Il n’y a ni télévision, ni radio, ni tourne-disques mais une chaude atmosphère où les échanges peuvent se faire avec lenteur, où les réflexions sont parfois malicieuses ou profondes, où les souvenirs remontent souvent dans la nuit des temps.

Le petit François n’est pas en âge de veiller. Sa mère l’a mis au lit mais il se tourne et se retourne, intrigué par les paroles du valet de ferme qui, ayant donné la pitance aux bêtes plus tôt que d’habitude, lui a dit en le croisant dans la cour : « Ne rentre plus dans l’étable, il faut laisser les animaux tranquilles jusqu’à demain pour qu’ils puissent parler entre eux ! »

Cette réflexion extraordinaire l’empêche de dormir et son imagination s’enflamme. Se peut-il qu’une telle chose puisse se produire une fois l’an ? Et surtout, que peuvent bien dire les animaux à cette occasion ?

Bref, le petit François a vite fait de décider qu’il en aura le cœur net. Il lutte de toutes ses forces contre le sommeil, attend le départ des adultes pour l’office de Minuit et, emmitouflé et tremblant, il se dirige vers les communs.

Une certaine crainte le retient un instant mais la curiosité est la plus forte. Poussant lentement, lentement, la porte de l’étable il se faufile sans le moindre bruit.
François est là, craintif, excité, silencieux. Les animaux ne l’ont ni vu, ni entendu.


O surprise ! O merveille ! Ils parlent ! C’est inouï, mais c’est vrai… L’enfant se cache, se glisse, rampe et surtout écoute, écoute, étonné, stupéfait, ravi.

Ce sont d’abord les chèvres. Elles daubent sur les uns et les autres, volubiles. De vraies commères. Sans intérêt. Passons.

Voici François près des vaches. La conversation est plus intéressante. Ces ruminants ont le temps de réfléchir. De leur pré, elles regardent passer les diligences et les attelages. Une grande sagesse et une poésie certaine se dégagent de leurs propos. L’enfant est loin de comprendre tout ce qu’elles disent, mais son jugement est assez favorable.

Dans le coin des brebis tout est douceur et familiarité. Le petit agneau est blotti contre sa mère et François est ému de la tendresse qui se dégage de cette scène.

Les chevaux ont une conversation sérieuse. Ils parlent des labours, des récoltes et des hommes. L’enfant apprend au passage qu’un palefrenier est leur ami, que l’autre est une brute sournoise dont il faut se méfier et qu’un sabot vengeur, tel celui de la mule du Pape, pourrait bien l’atteindre durement un de ces jours…

Il ne reste plus dans son coin que le vieil âne, tout pelé, doyen des animaux de la ferme, qui soliloque, le regard fixe, perdu dans ses pensées.

Soudain il pousse un « hi han ! » retentissant qui arrêtes les conversations. Le baudet profite du silence pour brailler d’une voix enrouée mais de toutes ses forces.

Du coup tous les bestiaux écoutent ses clameurs qui ont un ton prophétique :

- «  Vous les petites vachettes, qui regardez passer les attelages, vous verrez bientôt passer des monstres d’acier, roulant comme le vent sur des chemins de fer ! »

L’assistance animale, ébaudie, ricane à sa manière.

- « Vous les fiers chevaux, votre règne va bientôt prendre fin et vous disparaîtrez par milliers. On va vous remplacer par des voitures qui marcheront toutes seules ! »

Les protestations commencent à fuser mais Aliboron n’en a cure et continue ses vociférations :

- « Vous ne me croyez pas ? Et pourtant vos petits et les petits de vos petits verront d’autres choses encore. Il y aura d’autres attelages qui emporteront les hommes dans les airs et sous les eaux ! »

De toutes parts fusent maintenant les quolibets :

- « Assez ! Arrête ! Tu es fou ! Silence ! »

La voix du vieil âne devient chevrotante et les conversations reprennent çà et là leur cours.

Seul l’enfant entend encore la bourrique lâcher ses dernières paroles, avant qu’elle ne s’effondre de fatigue :

- « Ils iront sur la lune ! Ils feront exploser des soleils de mort ! »

Le petit François a un peu peur maintenant. Il ouvre la porte lentement et sort à pas furtifs. Sa visite est passée inaperçue.

La cour est silencieuse. Il regagne sa chambre, stupéfait, rêveur, et vite, il s’endort.

Un rêve le visite. Il est encore dans l’étable et les « paroles » de l’âne lui reviennent à l’esprit. Il s’approche du vieil animal, le prend par le cou et parle doucement dans sa grande oreille.

- « Dis ! Cadet ! réponds-moi. C’est bien vrai tout ce que tu prédis ? »

- « Oui petit. Il ne faut pas voir là des âneries. C’est la vérité des temps futurs. »

Un rêve est toujours mystérieux et son décor est changeant. L’étable devient une grotte. L’âne est toujours là mais il y a aussi le bœuf, un agneau qui sommeille, pattes repliées, un garçon qui ressemble à Florent le berger, une belle dame, un homme et un Enfant qui repose à même la paille…

Une dernière question sur les lèvres de François.

- «  Dis Cadet ! Quand ces temps seront venus, est-ce que les hommes seront heureux ? »

L’animal reste un long moment silencieux. Il faut bien réfléchir avant de répondre aux enfants quand ils posent des questions aussi profondes.

- « Cela dépendra surtout d’eux-mêmes ! »

François, ensommeillé – et qui dort depuis Dieu sait quand – comprendra-t-il la réponse ?

Dans cette campagne dauphinoise, en ces temps reculés, d’autres, qui sont bien réveillés et qui ne sont plus des enfants, la comprendraient-ils, eux ?

Georges SAUNIER

 

 

 (dessin de Pierre Grivaz - "Feyzin au passé simple", 1977)

 

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