Vendredi 3 juin 2011
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Suite des récits de Georges Sublet (celui-ci est paru dans le Potin N° 14)
« Est-ce leur accent ? Est-ce autre chose qui me rappelle à leur souvenir ? Toujours est-il qu’ils resteront vivants dans ma
mémoire comme si c’était hier.
Ils descendaient de leur Haute-Ardèche, de Saint-Cirgues en Montagne, de La Louvesc, du Gerbier de Joncs ou d’autres de leurs plateaux
arides.
Ils avaient faim, ils étaient durs, solides comme des rocs, ils venaient pour démarier les « carottes à sucre » [betterave sucrière]
à la mi-juin ou pour faire le « coublage » [équipe qui suivait la batteuse de ferme en ferme] de la batteuse en août et à l’arrachage des mêmes carottes à sucre en octobre.
Par équipes de quatre ou cinq jeunes de 17 à 30 ans, ils arrivaient à pieds avec leurs dernières châtaignes en poche en attendant la prochaine
récolte qui interviendrait plus tard pour eux. Ils avaient pour compensation parcouru les plus beaux chemins de France pour arriver chez moi et trouver dans ma vallée la chaleur qui leur manquait
en haut.
Leur migration était passagère comme toutes les migrations et probablement dirigée par une quelconque organisation sucrière ou tout simplement par la nécessité. De toute façon, c’est sans
importance pour mon récit.
Ces « graines de centenaires » travaillaient « aux pièces » et chez nous c’était « à la bicherée », nourriture
en plus. Leurs capacités de travail n’avaient d’égales que leurs capacités digestives ; ils avalaient les hectares, le lard et le vin avec une conscience professionnelle égale dans les trois
cas.
Je les regardais travailler perdus au milieu des fleurs jaunes de « ravons » [ravenelle en français]. Où ils « passaient, les
ravons trépassaient ». Je les regardais travailler et manger lorsque je leur portais le panier du quatre-heures avec des yeux ronds, écarquillés et admiratifs.
Même si cela paraît bizarre aujourd’hui, les héros des années Vingt n’étaient pas les mêmes que ceux des années Quatre-vingts.
A cette époque, les travailleurs avaient le pas sur les baratineurs et étaient respectés, surtout chez les paysans dont je faisais partie
(d’où peut-être mon admiration rétrospective). L’image que j’avais de ces gens était certainement due au portrait que nous en faisaient les anciens pendant les veillées d’hiver.
Si je n’ai jamais réussi à avoir l’oreille musicale et su faire la différence entre les Provençaux, les Dauphinois du Sud et les Ardéchois,
vous conviendrez quand même qu’il y a une grande ressemblance dans le « chantant » de ces provinces, ce qui me rendait ces derniers jours encore plus sympathiques.
Le soir après souper j’allais les rejoindre un moment par curiosité dans la fenière qui leur servait de chambre à coucher pour parler un moment avec eux. Ils abandonnaient alors leur patois que
je ne pouvais comprendre car le nôtre était différent. Dans un français agréable à entendre mais au vocabulaire limité, ils répondaient à mes questions d’enfant par des réponses d’enfant (…)
qu’ils avaient su rester malgré la rudesse de leur vie. Ils étaient simples et gentils.
C’étaient les Ardéchois de l’été.
D’autres sont venus plus tard et ont fait souche pour travailler au chemin de fer ou dans les usines de ma vallée. C’étaient peut-être les
mêmes ?
C’est le temps et la vie qui peut-être a changé ?... »
Georges SUBLET
Tableau de Liliane ROUX
Actualités : Dominique Bailly me signale que les Archives Départementales du Rhône
viennent de mettre en ligne de nombreux documents numérisés dont les registres paroissiaux et les planches du cadastre de 1831; de Feyzin entre autres http://archives.rhone.fr